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CULTURE JUIVE 287 Par Gilberte JACARET

Simone Veil 1

Mort de Simone Veil, icône de la lutte pour les droits des femmes

L'ancienne déportée, ancienne ministre de la santé et femme politique, est décédée à l'âge de 89 ans.

CICAD 30 JUIN 2017

Simone Veil est morte à l'âge de 89 ans, a fait savoir sa famille vendredi 30 juin. L'ancienne déportée incarne – à sa manière – les trois grands moments de l'histoire du XXe siècle : la Shoah, l'émancipation des femmes et l'espérance européenne. Au cours de sa vie, Simone Veil a en effet épousé, parfois bien malgré elle, les tourments d'un siècle fait de grandes désespérances mais aussi de beaux espoirs : elle fait partie des rares juifs français ayant survécu à la déportation à Auschwitz, elle symbolise la conquête du droit à l'avortement et elle est l'une des figures de la construction européenne.



Un matricule tatoué sur le bras gauche

Pour Simone Veil, née Jacob le 13 juillet 1927 à Nice, la question juive aurait pourtant pu rester un simple enjeu culturel. Installés depuis plusieurs siècles sur le territoire français, les Jacob vivent loin, très loin des synagogues. « L'appartenance à la communauté juive était hautement revendiquée par mon père, non pour des raisons religieuses, mais culturelles, écrit Simone Veil dans son autobiographie. A ses yeux, si le peuple juif demeurait le peuple élu, c'était parce qu'il était celui du Livre, le peuple de la pensée et de l'écriture. » André Jacob est un architecte qui a remporté le second Grand Prix de Rome. Sa femme a abandonné à regret ses études de chimie pour se consacrer à ses quatre enfants : Denise, Milou (Madeleine), Jean et Simone, sa préférée.

Pendant la guerre, la France rappelle aux Jacob qu'une famille juive n'est pas une famille comme les autres. En 1940, le « statut des juifs » signe brutalement la fin de la carrière du père de Simone Veil : cet ancien combattant de la Grande Guerre se voit retirer du jour au lendemain le droit d'exercer son métier. Trois ans plus tard, les Jacob, qui se sont réfugiés à Nice, sont arrêtés par les Allemands. A l'aube du 13 avril 1944, Simone, sa mère et sa sœur sont embarquées dans des wagons à bestiaux qui s'immobilisent deux jours et demi plus tard, en pleine nuit, le long de la rampe d'Auschwitz-Birkenau (Pologne). Sur le quai, au milieu des chiens, un déporté conseille à Simone, qui a 16 ans et demi, de dire qu'elle en a 18, ce qui lui vaut d'éviter les chambres à gaz.

Le lendemain matin, un matricule est tatoué sur le bras gauche de Simone, qui est affectée aux travaux de prolongation de la rampe de débarquement. Simone, sa mère et sa sœur sont ensuite transférées à quelques kilomètres d'Auschwitz-Birkenau afin d'effectuer d'épuisants travaux de terrassement. Neuf mois après leur arrivée, le 18 janvier 1945, les Allemands, inquiets de l'avancée des troupes soviétiques, rassemblent les 40 000 déportés dans l'enceinte du camp : c'est le début de la « marche de la mort ». Simone, sa mère et sa sœur marchent pendant 70 kilomètres dans la neige par un froid polaire avant d'être entassées avec d'autres déportés sur des plates-formes de wagons jusqu'au camp de Mauthausen, puis, de Bergen-Belsen.

La mémoire du génocide

La fin de la guerre est proche mais elle a broyé les Jacob : la mère de Simone Veil meurt du typhus à Bergen-Belsen, son père et son frère Jean sont déportés. Pendant des décennies, Simone Veil ignorera dans quelles conditions les deux hommes de la famille sont morts - jusqu'à un jour de 1978 où la ministre de la santé rencontre Serge Klarsfeld. « Je venais de publier le Mémorial de la déportation des juifs de France, un livre qui recense, convoi par convoi, les nom, prénom, date et lieu de naissance de chacun des 76 000 déportés juifs de France. Ce jour-là, au ministère de la santé, je lui ai appris que son père et son frère avaient quitté la France par le convoi 73. Il s'est scindé à Kaunas, en Lituanie, et une partie des déportés sont partis vers Tallinn, en Estonie. Sur ce convoi qui comptait 878 hommes, il n'y eut que 23 survivants. Nul ne sait où et quand sont morts le père et le frère de Simone Veil. »

Comme beaucoup de rescapés, Simone Veil n'a jamais caché que l'essentiel de sa vie s'était joué pendant ces longs mois passés à Auschwitz-Birkenau. « J'ai le sentiment que le jour où je mourrai, c'est à la Shoah que je penserai », affirmait-elle en 2009. Contrairement à certains déportés, elle gardera toute sa vie, sur son bras gauche, le matricule 78651 d'Auschwitz. « Certains rescapés ont préféré tenter de tourner la page en effaçant le numéro que les nazis avaient tatoué sur leur bras, d'autres ont décidé d'affronter le "souvenir", explique son fils Pierre-François. C'est le cas de maman. L'été, elle était souvent bras nus, son numéro était encore plus visible qu'aujourd'hui. »

Toute sa vie durant, Simone Veil œuvre sans relâche en faveur de la mémoire du génocide. Elle devient présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et salue avec émotion, en 1995, le « geste de vérité » de Jacques Chirac, qui reconnaît pour la première fois la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. La blessure reste cependant intacte. « Après la guerre, les rescapés ont compris qu'ils avaient survécu à un événement exceptionnel : la tentative d'extermination de l'un des peuples les plus anciens de l'histoire, analyse Serge Klarsfeld. Certains ont été écrasés pour toujours par cette immense catastrophe. D'autres y ont puisé une incroyable énergie, comme si le fait d'avoir des enfants ou un métier constituait une victoire sur le nazisme, comme s'ils voulaient que leurs parents disparus soient fiers d'eux. Simone Veil faisait sans doute partie de ceux-là. »

L'énergie d'une survivante

Dès son retour en France, Simone Veil défie en effet le temps et les hommes avec la stupéfiante énergie d'une survivante. « Elle a toujours eu un instinct vital très fort, comme si elle voulait inscrire son nom et celui de sa lignée dans la pierre, constate l'ancienne députée (UMP) Françoise de Panafieu. Quand on a survécu au plus grand drame du XXe siècle, on ne voit évidemment pas la vie de la même manière. Les enfants, le travail, la politique : elle a tout fait comme si elle défiait la mort. Elle voulait être exemplaire aux yeux de ses enfants, de ses proches et surtout, de tous ceux qu'elle a perdus. » A peine rentrée des camps, Simone Veil s'inscrit à Sciences Po, se marie, élève trois garçons et décide d'appliquer sans délai le principal enseignement de sa mère : pour être indépendante, une femme doit travailler. Au terme d'un rude débat conjugal, Antoine Veil finit par transiger à condition que sa femme s'oriente vers la magistrature.

Simone Veil évolue dans les milieux du Mouvement républicain populaire (MRP) dont son mari est proche, mais son cœur penche parfois à gauche : elle s'enthousiasme pour Pierre Mendès France, glisse à plusieurs reprises un bulletin de vote socialiste dans l'urne et s'inscrit brièvement au Syndicat de la magistrature. En mai 1968, elle observe avec bienveillance la rébellion des étudiants du Quartier latin. « Contrairement à d'autres, je n'estimais pas que les jeunes se trompaient : nous vivions bel et bien dans une société figée », écrit-elle.

Lors de la présidentielle de 1969, elle vote pour Georges Pompidou... sans se douter qu'elle intégrera bientôt le cabinet du garde des sceaux. Elle devient ensuite la première femme secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature, puis, la première femme à siéger au conseil d'administration de l'ORTF. « Nos parents étaient assez atypiques, note son fils Jean Veil. Ma mère travaillait alors que celles de mes copains jouaient au bridge ou restaient à la maison. » « Nous habitions place Saint-André-des-Arts et quand elle était à la chancellerie, elle revenait déjeuner avec nous à midi, à toute vitesse », raconte Pierre-François Veil. « Et on finissait souvent de manger sur la plate-forme du bus parce qu'on était en retard ! ajoute son frère Jean. Notre mère n'était pas très exigeante sur le plan scolaire. Ses exigences portaient plutôt sur le comportement et la morale. Ce qu'elle ne voulait pas, c'est qu'on reste à ne rien faire. Ça, ça l'énervait beaucoup. »

« Nous ne pouvons plus fermer les yeux »

Car Simone Veil a la passion de l'action, pour ses enfants comme pour elle-même. Elle est bien vite servie. Un jour de 1974, le couple Veil dîne chez des amis lorsque la maîtresse de maison demande discrètement à Simone Veil de sortir de table : le premier ministre Jacques Chirac souhaite lui parler au téléphone. « Il m'a demandé si je voulais entrer au gouvernement pour être ministre de la santé, racontait-elle en 2009. J'étais magistrat, la santé, ce n'était pas la chose principale de mon existence mais après de longues hésitations, j'ai fini par accepter tout en me disant : "mon Dieu, dans quoi vais-je me fourrer ?" Pendant plusieurs semaines, je me suis dit que j'allais faire des bêtises. Au pire, on me renverrait dans mes fonctions ! »

Simone Veil, alors ministre de la santé, défend son texte autorisant l'IVG à la tribune de l'Assemblée nationale le 26 novembre 1974.

La tâche de la toute nouvelle ministre de la santé s'annonce rude : le Planning familial s'est lancé dans la pratique des avortements clandestins. Le prédécesseur de Simone Veil à la santé, Michel Poniatowski, la prévient qu'il faut aller vite. « Sinon, vous arriverez un matin au ministère et vous découvrirez qu'une équipe squatte votre bureau et s'apprête à y pratiquer un avortement... » Simone Veil présente très rapidement un texte pour autoriser l'IVG, qui lui vaut des milliers de lettres d'insultes. « A cette époque, certains de ses amis ne voulaient plus la recevoir, d'autres ont cessé de lui adresser la parole, raconte Françoise de Panafieu, dont la mère, Hélène Missoffe, était secrétaire d'Etat à la santé dans le même gouvernement. On imagine mal, aujourd'hui, la violence des débats. »

Le 26 novembre 1974, alors que des militants de Laissez-les vivre égrènent silencieusement leur chapelet devant le Palais-Bourbon, Simone Veil monte à la tribune de l'Assemblée nationale pour défendre son texte : « Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. (...) Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l'avenir. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu'elles diffèrent de nous ; nous les avons nous-mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l'avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d'enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême. »

En réponse, le député René Feït fait écouter les battements du cœur d'un fœtus tandis que Jean Foyer (UDF) dénonce les « abattoirs où s'entassent les cadavres de petits d'hommes ». Jean-Marie Daillet (UDF), qui dira plus tard ignorer le passé de déportée de Simone Veil, évoque même le spectre des embryons « jetés au four crématoire ». Le baptême du feu est rude, mais pendant les débats, Simone Veil s'impose comme une femme politique de conviction : Le Nouvel Observateur en fait la « révélation de l'année ».

Présidente du Parlement européen

Simone Veil passe cinq ans au ministère de la santé, un poste qu'elle retrouvera de 1993 à 1995 dans le gouvernement d'Edouard Balladur. Elle est alors au zénith de sa popularité : en 1977, lorsqu' Antoine Veil se présente sous les couleurs du RPR aux élections municipales, à Paris, les électeurs ne cessent de lui demander s'il est le « mari de Simone Veil ». « Non, répond-il dans un sourire, c'est Simone Veil qui est ma femme... » Les collaborateurs de Simone Veil décrivent volontiers une femme exigeante, qui s'emporte facilement et supporte mal la médiocrité. Dans ses Mémoires, Roger Chinaud, qui l'a vue un jour tempêter contre son directeur de cabinet, affirme que dans ce domaine, il ne lui connaît qu'un seul rival, Philippe Séguin.

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Simone Veil, présidente du Parlement européen, lors de son discours d'inauguration à Strasbourg, le 18 juillet 1979.

En 1979, Valéry Giscard d'Estaing, qui aime les symboles, décide de faire de Simone Veil, qui vient d'être élue députée européenne, la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. « Qu'une ancienne déportée accède à la présidence du nouveau Parlement de Strasbourg lui paraissait de bon augure pour l'avenir », écrit-elle. Jacques Delors se souvient de l'élan de ces années-là. « Le Parlement européen faisait ses premiers pas, tout était neuf, tout était à inventer. Nous vivions dans les balbutiements d'une Europe enthousiaste mais Simone Veil a fait preuve, pendant sa présidence, d'une qualité rare : le discernement. Dès son discours d'intronisation, elle a souligné les difficultés de la construction européenne. »

Dans les années 1990, Simone Veil s'éloigne du monde politique pour se consacrer au Conseil constitutionnel. A la fin des années 2000, elle se retire peu à peu de la vie publique : en 2007, elle quitte le Conseil constitutionnel, puis, quelques semaines plus tard, la présidence de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Son mari et sa sœur sont décédés, elle vit au pays des souvenirs – celui de ses proches, bien sûr, mais aussi celui des morts de la Shoah. « Je sais que nous n'en aurons jamais fini avec eux, écrivait-elle. Ils nous accompagnent où que nous allions, formant une immense chaîne qui les relie à nous autres, les rescapés. »

Source : lemonde.fr, 30 juin 2017


Hommage à Simone Veil, 3 juillet 1927 – 30 juin 2017.

C'est avec une infinie tristesse que nous apprenons, ce jour, le décès de Simone Veil. Si les mots nous manquent en cet instant, nous souhaitons rendre hommage à l'immense femme de courage et de combats qu'elle fût et à laquelle nous, chacun et chacune d'entre-nous, savons ce que nous lui devons. Nous avons choisi pour l'heure de republier le discours de Bernard-Henri Lévy , prononcé le 18 novembre 2007, alors que le prix Scopus de l'Université Hébraïque de Jérusalem lui était remis par ce dernier .
Aline LBK

« Je suis conscient de l'honneur que vous m'avez fait, Monsieur le Président, Madame Lili Safra, cher Yoham Cohen, en me demandant de prononcer aujourd'hui l'éloge de celle qui me succède au palmarès du prix Scopus.

Et j'en suis d'autant plus ému que, depuis le premier jour où je l'ai vue, depuis ce jour d'octobre 1979 où j'ai prononcé, pour la première fois, rue Geoffroy-l'Asnier, l'hommage rituel au mémorial du judaïsme martyr, depuis ce jour que je n'oublierai jamais et où je l'ai vue, debout, devant moi, grave et belle, très belle, très lumineuse, Simone Veil est, pour moi, un pôle, une conscience, une sorte d'étoile fixe – je ne le lui ai peut-être jamais dit comme je le lui dis aujourd'hui ; eh bien voilà, c'est fait ; je l'ai dit ; et je voudrais même essayer de lui dire, précisément, pourquoi.

Simone Veil, pour moi, c'est, d'abord, la Française qui, avec Claude Lanzmann, a tenu bon sur l'idée de singularité de la Shoah.

Je dis « tenu bon » parce que c'est une idée qui ne va évidemment pas de soi et qui, répétons-le une fois encore, n'est jamais allée de soi.

Je dis « tenu bon » parce que tout, depuis le sens commun le plus trivial jusqu'aux sciences sociales les plus sophistiquées, depuis la bonne grosse sagesse des nations jusqu'à telle observation fameuse d'un Claude Lévi-Strauss concluant que, à l'échelle de l'histoire de l'humanité et de l'histoire de ses massacres, la Shoah n'est peut-être qu'un épisode, un pli, un carnage un peu plus terrible que d'autres, un sommet, mais certainement pas un événement exorbitant de la loi réglée des événements et de leur éternelle et tragique succession, tout, dis-je, va contre cette idée qu'un crime, quel qu'il soit, puisse avoir cette irréductible, incomparable, singularité.

Eh bien Simone Veil tient ferme sur cette idée.

Et, dans le beau livre, à la fois pudique et terrible, qu'elle vient de publier et où elle raconte ce qu'elle appelle elle-même sa descente en enfer, elle donne à cette idée un sens très précis.
Je vais le dire dans mes mots mais je pense, par ces mots, l'exprimer un peu.

Ce que ce crime-là a d'absolument incomparable c'est qu'il a, au fond, cinq traits caractéristiques.

C'est un crime sans traces : pas d'ordre écrit, vous le savez ; jamais, nulle part, de directive officielle ; mais, au contraire, le mot du SS lançant à Primo Levi son fameux (je cite de mémoire) « nous avons déjà gagné la guerre car, si quelques-uns d'entre vous survivent, en réchappent, et tentent de raconter ce que nous avons fait, personne ne les croira ».

Sans tombes : votre père, Madame Veil, votre frère, votre mère, ces pauvres corps suppliciés, partis en cendres et en fumée, sans autre tombe que votre mémoire et, aujourd'hui, vos Mémoires – le dispositif même de la mise à mort faisait que les corps se sont volatilisés, ils sont comme s'ils n'avaient pas été.

Sans ruines : Auschwitz, quand vous y revenez, n'est-il pas ce lieu apaisé, neutralisé, blanchi en quelque sorte de ce qui s'y est produit – comme si, à nouveau, le crime n'avait pas eu lieu ; comme s'il s'agissait, à nouveau, comme l'a écrit Gérard Wajcman, d'une sorte de crime parfait produisant à la fois des cadavres et du néant.

Sans reste : un Tutsi avait, au moins théoriquement, la possibilité de quitter le Rwanda ; un Cambodgien, le Cambodge ; un Arménien, la Turquie ; ils ne le firent pas toujours, naturellement ; ils ne le firent, même, presque jamais ; sauf qu'ils le pouvaient et que le projet de leurs assassins n'était, en tout cas, pas de venir les poursuivre où qu'ils puissent se retrouver ; le propre de cette extermination-ci, le propre de la Shoah, c'est qu'il n'y avait plus, nulle part, le moindre lieu où fuir, c'est que le monde même était devenu un piège.

Sans raison, avec des zones entières d'irrationalité radicale : chez les Cambodgiens, il y avait l'idée, démente, mais l'idée quand même d'une vague rationalité ; chez les Turcs il y avait la très très vague idée, stupide certes, et ajoutant la stupidité au crime, que les Arméniens étaient une cinquième colonne les affaiblissant dans leur guerre contre les Russes ; là, rien ; on ne fait même pas semblant ; quand on a le choix entre faire passer un train d'armes qui doivent aller ravitailler le front ou un train de juifs qu'on doit gazer et brûler, c'est le train de juifs que l'on choisit – dût-on, pour cela, affaiblir rationnellement l'effort de guerre...

Je le dis dans mes mots. Mais aussi bien est-ce ce que Simone Veil m'a, premièrement, apporté : une idée précise, pas floue, pas vague, pas fumeuse, de ce qu'eut d'incomparable le crime d'Auschwitz.

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Paris. Sept 79. Cérémonie de Yom Hashoah. Simone Veil, Jacob Kaplan, Jean Pierre-Bloch

Simone Veil est, deuxièmement, l'Européenne qui, avec Primo Levi, nous a enseigné à ne pas céder sur le devoir de mémoire.

Je dis « ne pas céder » car, là encore, ce n'est pas évident.

Je dis « ne pas céder » car, là encore, tout est organisé, autour de nous, pour dire : il y a un temps pour tout – un temps pour le souvenir et un temps pour l'oubli ; parler de la Shoah tout de suite, dans la suite de l'événement, quand les cendres étaient encore chaudes, quand les déportés revenaient, d'accord ; mais aujourd'hui ? Soixante ans après ? Est-ce qu'il n'y en a pas assez ? Est-ce qu'on n'en a pas fait assez ? Est-ce que l'heure n'est pas venue d'oublier et de tourner la page ?

Eh bien, là aussi, il faut lire Simone Veil.
Et il faut la lire parce qu'on comprend, en la lisant, que, par un processus mystérieux qui participe peut-être, lui aussi, de l'énormité et de la singularité du crime, c'est le contraire qui s'est produit.
Non pas la mémoire au début, et l'oubli qui gagnerait.

Mais, au début, l'oubli.
Au début, le refus d'entendre les déportés.
Au début, cette façon de dire : « les déportés ne peuvent pas parler, c'était si indicible qu'ils ne peuvent pas parler » – alors que, Simone Veil le dit très bien, ils voulaient bien parler au contraire ; ils ne demandaient que cela, de parler ; mais c'est la société qui ne voulait pas les entendre ; c'est la société qui commence par effacer ce qui reste de souvenir.
Ce malaise quand elle, et les gens comme elle,tentent de prendre la parole et de raconter.
Ce type qui lui demande, dans une réception d'ambassade, si ce tatouage qu'elle a au bras est son numéro de vestiaire.
Cette idée, pendant vingt ans au moins, des victimes glorieuses (les résistants) et des victimes honteuses (les déportés dits « raciaux », autrement dit les juifs).

Et puis, après cela, au fil du temps qui suit, conquis sur cette ignorance et ce malaise et non les précédant, le travail de la mémoire.
La leçon de Simone Veil, celle qu'elle adresse aux gens de la génération de ses fils, de ses petits-fils ou arrière-petits enfants, c'est : « ne vous laissez pas intimider par ceux qui, alors qu'ils ne se sont jamais souvenus de rien, vous disent que c'en est fini du souvenir ; ne vous laissez pas intimider car, en Allemagne comme en France, le travail de mémoire ne fait que commencer ; ne vous laissez pas intimider car c'est maintenant, au contraire, qu'il convient d'offrir un petit peu de sa vie pour que les morts ne disparaissent pas. »

C'est ce qu'a fait, en Allemagne, un homme comme Jan Philipp Reemtsma, organisant, à travers le pays, cette exposition itinérante sur les crimes de la Wehrmacht dont j'ai parlé, en 1999, dans Le Monde.

C'est ce qu'ont fait, en France, tant Jacques Chirac dans son discours au Vel' d'Hiv de 1995 que les avocats du procès Papon.

C'est ce que font tous ceux qui, comme vous, Madame Veil, savent que le travail de la mémoire est, non pas derrière, mais devant nous.

Simone Veil c'est, encore, une mémoire étrange, très spéciale, dont je dirai qu'elle est, à la fois, incroyablement batailleuse et, à d'autres égards, pacifiée.

Batailleuse ?
Papon, justement.
Vichy.
Toutes les complaisances, d'hier et d'aujourd'hui, à l'endroit des crimes de Vichy.
Toutes les formes de banalisation.
Toutes les modalités de la profanation.
Tous ceux, toutes celles qui, fût-ce au sommet de la vie de l'esprit, participent de cette banalisation-profanation – et je songe là, dans ses Mémoires encore, à sa charge si violente contre Hannah Arendt et son concept de banalité du mal. La charge est rude. Elle est peut-être un peu expéditive et ne tient pas assez compte des subtilités d'une pensée qui ne se laisse pas non plus enfermer, si facilement, dans ce schème de la banalisation. Mais elle retrouve quelques-uns des accents de la polémique lancée naguère, contre la même Hannah Arendt, par le grand Gershom Scholem. Et elle est congruente à l'attitude, batailleuse encore, qui est la votre, Madame, face à toutes les formes de l'antisémitisme, l'antisémitisme d'après guerre et l'antisémitisme d'aujourd'hui.

Pacifiée ?
Sur deux fronts au moins, vous nous donnez une leçon de sérénité et de paix.
D'abord la question des Justes, c'est-à-dire de ceux qui ont, au péril de leur vie, au plus noir des années noires, caché et sauvé des juifs et qui, ce faisant, par la seule grâce de ce faire, ont montré que le Mal, justement, n'était pas fatal ; qu'il était possible, après tout, de s'excepter du rang des meurtriers ; et qui, ce faisant, accablent davantage encore ceux qui ont cédé à l'autre pente – le fait autrement dit qu'il y a deux France, celle de la Honte et celle de l'Honneur, celle à laquelle il convient de livrer une guerre sans merci, totale, aussi totale que le mépris qu'elle inspire, et celle avec laquelle les juifs se doivent, au contraire, de vivre en paix et dans la paix.

Et puis, ensuite, la question du rapport avec les chrétiens. C'est l'un des plus beaux passages de son livre. Celui sur la mort de Lustiger et sur le vœu, que formula celui-ci, de voir notre lauréate de ce soir évoquer, au jour de ses funérailles, son ineffaçable naissance juive. La chose ne se fit pas. Simone Veil reste pudique là-dessus et n'entre pas dans le détail des raisons pour lesquelles la chose ne se fit pas. Mais la demande exista. Elle y répondit par l'affirmative. Et le fait est que vous appartenez, Madame, à la catégorie des juifs qui, comme Elie Wiesel, comme Emmanuel Levinas, comme d'autres, ont pris acte de la révolution entamée par l'Eglise catholique avec Vatican II, continuée avec Jean-Paul II, poursuivie avec Benoît XVI et qui signifie que, face aux dangers qui menacent, face aux mauvais présages qui s'accumulent, juifs et chrétiens sont, non pas adversaires, mais alliés.

La question de l'Europe.
Il y eut, après la Shoah, deux voies sur cette affaire d'Europe.
Celle de Vladimir Jankélévitch, le philosophe musicien, théoricien du « je ne sais quoi » et du « presque rien », dans cet article de 1965 qui fit, à l'époque, un bruit d'enfer et à la lettre duquel il n'est d'ailleurs pas sûr qu'il se soit lui-même toujours tenu : culpabilité ontologique de l'Allemagne ; corruption de la langue allemande elle-même par les mots et glapissements des hitlériens ; et serment de ne plus commercer, jamais, ni avec la culture ni, donc, avec la langue allemande, ni même avec ses porteurs.
Celle de Simone Veil : pas de culpabilité collective ; l'allemand est peut-être la langue du nazisme, mais c'est aussi celle de l'antinazisme et c'est celle, par parenthèse, comme l'a rappelé Laurent Dispot, du mouvement de libération du peuple juif, c'est-à-dire, en clair, du sionisme ; la victoire alliée de 1945 est l'un de ces rares, très rares, événements dont le sens est le même chez les vainqueurs et les vaincus – d'habitude, il y a un sens pour les uns, et un autre pour les autres ; la victoire des uns est la défaite des autres ; là, non ; cet événement marque, à la fois, la délivrance des juifs et, comme l'a dit, une fois, un grand président allemand, celle du peuple allemand envoûté par le nazisme.

Bref, la voie de Simone Veil, c'est la voie de l'Europe.
La voie de Simone Veil, c'est la voie d'une Europe dont les deux piliers doivent être la France et l'Allemagne dans la mesure, et dans la mesure seulement, où son socle sera le souvenir, le plus jamais ça, d'Auschwitz.

Pour Simone Veil, il y a, de la Shoah, deux grandes leçons à tirer.
On ne joue pas avec la sécurité d'Israël (c'est-à-dire, pour parler clair, avec sa légitime, nécessaire, non négociable, supériorité militaire).
Et on ne joue pas avec l'Europe (c'est-à-dire, pour parler clair aussi, avec le plus jamais ça d'Auschwitz).
Cette leçon-là, aussi, je l'ai entendue.
Cette leçon-là, autant que les premières, me guide depuis maintenant trente ans que je l'ai, pour la première fois, vue – et quarante que je réfléchis aux grands enjeux de notre vie publique et collective.

Et puis enfin – et là, avec cette dernière et cinquième leçon, j'en viens à vous, cher Menachem Magidor, et à l'Université qui nous a, l'un et l'autre, elle et moi, couronnés (et c'est vrai, par parenthèse, et pour rebondir sur ce qui a été dit tout à l'heure, que l'idée d'avoir été honoré d'un prix dont Simone Veil n'était pas encore lauréate, m'a mis, toute cette année, jusqu'à ce que soit réparés cette injustice et ce désordre, terriblement mal à l'aise) – enfin, donc, il y a un certain rapport au judaïsme.
Simone Veil, à l'évidence, appartient à un judaïsme très particulier.
Elle appartient à cette tradition dont parle Levinas dans le texte de Difficile Liberté consacré à Léon Brunschvicg et qui s'appelle le judaïsme français.
Et elle est clairement de ces juifs, dont parle encore Levinas, qui ont vu s'effondrer, dans l'incrédulité et la stupeur, le monde auquel ils croyaient – vous connaissez le texte, n'est-ce pas ?

Vous connaissez cette page magnifique de Noms propres :
« déjà un vent glacial parcourt les pièces encore décentes ou luxueuses, arrache les tapisseries et les tableaux, éteint les lumières, fissure les murs, met en loques les vêtements et apporte les hurlements et hululements d'impitoyables foules ? »
eh bien tel est, oui, le judaïsme qu'a connu la petite Simone Jacob, dans sa jolie famille niçoise foudroyée par la barbarie...

Mais Simone Veil, dans son livre, dit surtout deux choses – et pardonnez-moi d'y revenir une dernière fois.

Elle nous dit d'abord qu'elle n'est pas religieuse et que, petite fille, elle était déjà horrifiée par ceux qui prétendaient qu'il fallait croire en Dieu pour bien se conduire.

Et elle nous dit, ensuite, qu'elle est à la fois sans illusions et optimiste – qu'elle a, à Auschwitz, perdu ses illusions mais qu'elle n'y a perdu, pour autant, ni son goût de vivre ni celui de se battre.


Sans illusions et, pourtant, ne renonçant pas à changer le monde...
Sans illusions et, justement parce que le ciel est vide, prenant le siècle à bras-le-corps...
Quand elle dit cela, quand elle dit qu'elle est « à la fois sans illusions et optimiste », elle parle comme la grande sagesse biblique obsédée, non par la présence, mais par la rareté de Dieu.
Elle parle comme ces rabbins qui, justement parce que Dieu, après avoir créé le monde, s'en est retiré et l'a abandonné, concluent qu'il n'a qu'eux, le monde, pour ne pas se décréer et ne pas tomber en poussière.

Elle est fidèle à cette tradition juive humaniste, universaliste, laïque qui fut celle, en 1925, de cette poignée d'intellectuels qui voulurent votre Université et qui en firent ce lieu de savoir et de morale.
Pour cela aussi, je suis infiniment heureux de lui remettre le prix Scopus 2007. »

Simone Veil 7
 Paris. Novembre 2010. 20 ans de La Règle du Jeu.