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CULTURE & PATRIMOINE - Culture & Histoire

L'Orchestre philharmonique de Vienne se penche sur son passé nazi

vienna philarmonic
 
L'Orchestre philarmonique de Vienne lors du concert du Nouvel an dans la capitale autrichienne, le 1er janvier 2013 DIETER NAGL AFP.COM

Le prestigieux Orchestre philharmonique de Vienne, sous le feu de critiques quant à ses réticences à faire la lumière sur son passé nazi, a chargé trois historiens réputés d'explorer «les pages brunes» de son histoire, annonce mardi l'Orchestre dans un communiqué.

Ces historiens étudieront «la politisation de l'orchestre sous le nazisme», «les biographies des musiciens exclus, persécutés et, éventuellement, assassinés pour des raisons racistes et politiques», ainsi que «les archives disponibles sur la nazification et la dénazification», précise l'Orchestre philharmonique.
A la veille de la 73e édition du concert du Nouvel An à Vienne, un député autrichien Vert et historien, Harald Walser, avait demandé la mise en place d'une commission indépendante d'historiens pour étudier la période 1938-1945, depuis l'annexion (Anschluss) de l'Autriche par l'Allemagne nazie jusqu'à l'effondrement du IIIème Reich.

Ce qui avait alors été refusé par les musiciens de l'orchestre, lesquels sont leurs propres patrons, a finalement été accepté à la suite d'une assemblée générale de l'Orchestre philharmonique lundi soir.
Trois historiens autrichiens sont chargés de faire la lumière sur les rapports entre l'Orchestre philharmonique et la dictature nazie: Oliver Rathkolb, professeur à l'Université de Vienne, qui aura la responsabilité de l'étude et qui a récemment révélé de nouveaux éléments sur l'engagement nazi du chef d'orchestre autrichien Herbert von Karajan, Fritz Trümpi, auteur en 2011 du livre «Orchestres politisés: les Orchestres philharmoniques de Vienne et de Berlin sous le national-socialisme», et Bernadette Mayrhofer, qui a étudié les cas d'exclusion et de déportation de musiciens juifs.

De nouveaux faits révélés récemment par les historiens Hans Walser et Oliver Rathkolb ont amené l'Orchestre philharmonique à rouvrir ces pages sombres de son histoire.
Ainsi, ces historiens ont établi que deux très hauts dignitaires nazis, l'un en 1942, l'autre en ... 1966, avaient reçu la plus haute distinction attribuée par la prestigieuse phalange viennoise, son Anneau d'honneur.
Il s'agit d'abord d'Arthur Seyss-Inquart, Gouverneur général de l'Autriche, rebaptisée par les nazis «Ostmark» («Marche de l'Est»), puis Commissaire du IIIe Reich aux Pays-Bas, d'où il avait organisé la déportation de 100.000 juifs vers les camps d'extermination nazis, ce qui lui avait valu en 1946 d'être condamné à mort pour crimes contre l'Humanité par le Tribunal allié de Nuremberg et exécuté.
Le second est Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes puis Gauleiter (gouverneur) de Vienne (1941-1945), condamné à 20 ans de prison par le Tribunal de Nuremberg, gracié en 1966. Peu après sa libération, il avait reçu l'Anneau d'honneur de l'Orchestre philharmonique.

Selon les recherches de Bernadette Mayrhofer et du porte-parole des musiciens de l'orchestre, le violoniste Clemens Hellsberg, qui avait publié à ce sujet une brochure dès 1988, six musiciens juifs de l'Orchestre philharmonique avaient été assassinés et onze déportés vers les camps d'extermination nazis.
Le député Vert et historien Hans Walser avait critiqué le fait que sur le site internet de l'orchestre le premier concert du Nouvel An, en 1939, apparaisse comme «un hommage sublime à l'Autriche», alors qu'il était en réalité «une des facettes de la politique culturelle nazie». Et le député avait déploré que l'orchestre n'honore pas la mémoire de ceux de ses membres d'origine juive «déportés et assassinés par les nazis».
Selon Clemens Hellsberg, la remise de l'Anneau d'honneur à Von Schirach était «une initiative individuelle», dont «il n'y a aucune trace dans les archives».
Pour sa part, l'historien Oliver Rathkolb a relevé que le nombre de musiciens de l'Orchestre philharmonique membres du parti nazi NSDAP -- 47% -- était «très élevé»: à l'Orchestre philharmonique de Berlin, la proportion était de 20%.

Les trois historiens rendront compte de leurs travaux le 12 mars et ceux-ci seront alors intégrés au site internet de l'Orchestre philharmonique, dans un chapitre consacré à l'époque du nazisme.

Le site de l'Orchestre philarmonique de Vienne
Swissinfo.ch. 11. mars 2013

Le prestigieux Orchestre philharmonique de Vienne a dû admettre dimanche soir avoir été dirigé de 1954 à 1968 par un ancien nazi. Ce directeur avait été membre de la SS, la troupe d'élite du dictateur Adolf Hitler, et collaborateur de la Gestapo.


C'est la révélation la plus spectaculaire de l'enquête menée par des historiens à l'initiative de l'Orchestre philharmonique sur "les pages brunes" de son histoire, de 1938 à 1945.

Ces historiens avaient pour mission d'étudier "la politisation de l'orchestre sous le nazisme", "les biographies des musiciens exclus, persécutés et, éventuellement, assassinés pour des raisons racistes et politiques", ainsi que "les archives disponibles sur la nazification et la dénazification".

Oliver Rathkolb, professeur à l'Université de Vienne, a coordonné l'étude, assisté de Fritz Trümpi, auteur en 2011 du livre "Orchestres politisés: les Orchestres philharmoniques de Vienne et de Berlin sous le national-socialisme", et de Bernadette Mayrhofer, qui a étudié les cas d'exclusion et de déportation de musiciens juifs.

Ces historiens ont révélé qu'un trompettiste de l'orchestre, Helmut Wobisch, membre dès 1933 du Parti nazi NSDAP, de la SS dès 1938 et collaborateur de la Gestapo, avait été exclu de l'orchestre en 1945, mais réintégré en 1951 avant d'accéder à la présidence de la prestigieuse phalange, dont les musiciens choisissent eux-mêmes leur "patron".

Musiciens assassinés

Selon les recherches de Bernadette Mayrhofer, six musiciens juifs de l'Orchestre philharmonique avaient été assassinés et dix déportés vers les camps d'extermination nazis. De ceux qui ont réussi à s'exiler, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, aucun n'est revenu.

La proportion de membres du NSDAP au sein de l'orchestre - 60 musiciens sur un total de 123 - était aussi très supérieure à la moyenne au sein de la population (environ 10%).

A l'occasion du 75e anniversaire de l'annexion (Anschluss) de l'Autriche par l'Allemagne nazie, le 12 mars, les conclusions de cette enquête historique pourront être lues sur le site Internet de l'Orchestre philharmonique de Vienne.

Le Philharmonique de Vienne face à ses secrets
CRIF. 11 mars 2013

REPORTAGE - Une partie des archives du célèbre orchestre sera ouverte au public demain, à la veille du 75e anniversaire de l'Anschluss. Seront notamment dévoilées ses relations avec le régime nazi
Lundi, l'Orchestre philharmonique de Vienne va, sur son site Internet, rendre publique une partie des archives qui couvrent la délicate période du IIIe Reich. La divulgation de ces documents survient à la veille du 75e anniversaire de l'Anschluss autrichien. C'est à la demande du député Vert et historien Harald Walser qu'une commission indépendante, placée sous la houlette du professeur Oliver Rathkolb, assisté de Bernadette Mayrhofer et de Fritz Trümpi, s'est ainsi attelée à cette tâche gigantesque… il y a deux mois à peine!

Certains grincent déjà des dents : "Un peu difficile à avaler", "trop court", "pas sérieux", "décision plus politique que réellement historique et académique"… "J'ai été le premier à réagir, constate amèrement Harald Walser, assis à la table d'un café de la capitale. L'Orchestre philharmonique de Vienne est un peu la carte de visite, la vitrine de l'Autriche, il n'était plus possible de passer sous silence l'attitude de cette institution sous le régime nazi. Je constate que l'Autriche a toujours autant de mal à faire face à cette partie de son histoire. Et n'en déplaise à messieurs Rathkolb et Hellsberg [actuel président du conseil d'administration de l'orchestre], les archives n'ont jamais été faciles d'accès. Mais si vraiment ce travail a été réalisé en deux mois, franchement, c'est un effet pschitt!"

"L'Orchestre a essayé de rester neutre"

Curieusement Fritz Trümpi, membre de cette commission, ne dément pas. "J'ai eu moins de soucis avec les archives de l'Orchestre de Berlin." S'il admet aussi avoir eu le sentiment d'être instrumentalisé par les politiques et le premier violon de l'orchestre Clemens Hellsberg, il convient que, sans cette pression politique, la commission n'aurait jamais vu le jour. "Le projet sert à réhabiliter l'image de l'orchestre. À la fin de la guerre, il n'y a eu que cinq musiciens exclus de l'orchestre." Sentence clémente puisque ces derniers seront réintégrés deux ans plus tard.
Il n'empêche. "C'est un tournant dans l'histoire de cette prestigieuse institution, rapporte, sur son blog, un fin connaisseur de la scène musicale viennoise. Clemens Hellsberg avait déjà soulevé un pan du voile dans son livre sorti en 1992. Il ne peut y avoir de révélations majeures, le délai de recherche a été trop court, mais ce sera dans les détails. Cela permettra sans doute de combler les blancs… Espérons juste que cette soudaine accessibilité aux archives le demeure."

Une "mise à disposition pseudo-nouvelle" qui fait bondir un Clemens Hellsberg clairement très tendu. "Nos archives sont accessibles depuis des années, martèle-t-il. J'en suis l'archiviste. J'ai toujours été dans la transparence parce que je considère de mon devoir de faire connaître toute la vérité sur cette période sombre de l'histoire autrichienne et sur l'histoire de notre orchestre." Oliver Rathkolb, quant à lui, tend à vouloir élever le débat. "L'Autriche commence une nouvelle ère et une nouvelle façon de gérer sa relation avec le régime nazi. Nous nous devons de réexpliquer l'Histoire aux jeunes générations tous les dix ans. L'Histoire est à remettre à plat en permanence."

L'homme a déjà révélé le rôle peu flamboyant du célèbre chef d'orchestre Herbert von Karajan. Il n'entend pas pour autant vendre la mèche de ses dernières découvertes. Tout juste admet-il qu'un mystérieux témoin apparaîtra dans un documentaire diffusé ce soir (une sorte de teasing) et consacré à ces nouvelles recherches. En revanche, au-delà de toute polémique, tous s'accordent à trouver l'idée salutaire. Y compris les représentants de la communauté juive de Vienne, qui se "réjouissent de cette initiative".

"Les descendants portent aussi le poids du traumatisme de la guerre"

Un témoin guette avec un intérêt particulier cette aventure : le fabuleux violoniste Walter Barylli, qui aura 92 ans le mois prochain. Il est le dernier musicien vivant ayant appartenu à l'orchestre. Il nous reçoit chez lui, au cœur de la capitale viennoise. C'est avec un plaisir teinté de gravité, et parfois de douleur, que le vieux musicien remonte le fil du temps et de sa vie inextricablement liée à celle de cette fabuleuse formation. Nous sommes en 1938. "Le climat politique était très tendu." Si le vieil homme aux doigts désormais noueux ne rechigne pas à répondre aux questions, il admet sans fard vouloir le faire avec beaucoup de diplomatie. "La propagande de Hitler s'était infiltrée partout. Nous avons vu nos amis déportés. Mais l'orchestre a essayé de rester neutre, je vous l'assure. Nous n'avions qu'un seul mot d'ordre : d'abord la musique et puis, ensuite, encore la musique." Mais pour les dirigeants nazis, la musique n'avait rien de neutre. Pas plus que pour les musiciens de cette époque. Qui, découvre-t-on aujourd'hui, étaient à plus de 50 % membres du Parti national-socialiste. Pas Barylli.

Berthold Salander : vous ne trouverez pas son nom dans l'ouvrage de Clemens Hellsberg. "Un outrage" toujours pas digéré par son petit-fils Roger Salander. Un outrage qui est devenu une sorte d'héritage maudit. Le grand-père eut la chance de ne pas être déporté. Renvoyé de l'orchestre en 1938 parce que juif, il s'enfuit à temps, direction les États-Unis. C'est là-bas que son petit-fils grandit dans le culte de cet aïeul qui ne parlait jamais de cette infamie. L'enfant se nourrit des propos du père, construit, reconstruit, apporte lui-même une pierre à l'édifice. Jusqu'à devenir saxophoniste et, surtout, à retourner vivre à Vienne.
"On parle toujours du traumatisme de la guerre sur ceux qui la subissent de plein fouet, s'insurge sa femme, mais les descendants en portent aussi le poids. Il n'y a pas davantage de libération pour eux." Roger, aujourd'hui, en paie peut-être le prix. Il vit dans une chaise roulante, après une grave attaque cardiaque en 2006. Dans sa maison aux alentours de Vienne, le piano noir trône au milieu de la pièce. À droite en entrant, sur un mur recouvert de photos, un cadre abrite une lettre adressée au fameux grand-père avec pour en-tête le nom du célèbre musicien Richard Strauss. Les preuves, toujours, du passage de cet ancêtre dans le prestigieux orchestre.

Réparer, s'imposer. Roger Salander fut le seul Américain à jouer pendant neuf ans comme remplaçant dans l'orchestre. Un magnifique portrait en noir et blanc du jeune homme à 16 ans jouant du saxophone figure près du cadre de son grand-père. Le musicien avance lentement son fauteuil roulant, regarde avec nostalgie ces images éternelles et se fend de ce qu'il a, du moins on l'imagine, maintes fois accompli du temps de sa splendeur : un baisemain très autrichien. Puis Roger Salander conclut : "Ouvrir ces archives au public est une bonne idée, mais c'est 75 ans trop tard."