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CULTURE & PATRIMOINE - Culture & Histoire

Des fouilles archéologiques à Cologne
Article d’Ofer Aderet, dans le journal Haaretz du 6 avril 2013 traduit par Gilberte Jacaret.

Des fouilles archéologiques à Cologne mettent à jour un pan de l’ancienne histoire juive- et exposent des couches de préjugés.
Les habitants de Cologne, ville connue pour ses nombreuses églises se sont d’abord réjouis d’être le théâtre de fouilles…jusqu’au moment où il s’est avéré qu’il s’agissait d’un quartier juif du premier siècle.
 
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« Ici, nous luttons pour l’histoire » dit le Dr. Sven Schuette, alors que nous faisions le tour d’un site de fouilles dans cette ville d’Allemagne occidentale, fin mars. « Ils vous jurent que les Juifs sont tombés du ciel, qu’ils n’étaient que de simples invités ici, venus et partis. Mais, que voulez-vous ? Les découvertes prouvent tout le contraire, » ajouta-t-il tout excité, en montrant l’ancienne synagogue et le bain rituel qui furent dévoilés au cœur même de la cité ces dernières années.

A soixante ans, Schuette est spécialiste de l’archéologie du Moyen Age pour la ville. De son bureau, dans la partie la plus ancienne de Cologne, il surplombe les fouilles où l’on a retrouvé les traces de résidents locaux et aussi d’officiels élus lors d’une révolution pour plusieurs années. Au cœur de la controverse, on se heurte à une double opposition : utiliser les fonds publics pour le projet et continuer à creuser jusqu’au cœur même de la ville.

Schuette croit que ceux qui s’opposent aux fouilles sont guidés par cet antisémitisme latent que l’on trouve communément en Allemagne. « Ils pensent qu’il serait mieux approprié de construire ici une belle place plutôt qu’un musée juif tel qu’on l’a envisagé.» Certaines personnes ont même tenté de saboter les fouilles et ont laissé des objets louches- telle cette valise qu’on soupçonnait de contenir des explosifs- à l’entrée des fouilles. D’autres lui ont envoyé des lettres de menaces. «  Ce ne sont pas des néo-nazis, tout simplement des imbéciles qui n’ont aucun sens de l’histoire », dit Schuette.

Allemagne: Cologne sur les traces de son riche patrimoine juif
L’Express, Par AFP, publié le 28/03/2013

COLOGNE (Allemagne) - Des fouilles archéologiques au coeur de Cologne (nord-ouest) mettent au jour les vestiges de l'une des plus anciennes et importantes communautés juives d'Europe, mais le projet d'en faire un musée fait polémique.
 
L'archéologue Sven Schütte au milieu des fouilles mettant à jour l'un des plus vieux quartiers juifs d'Europe, le 22 mars 2013 à Cologne
Patrik Stollarz
"Pendant très longtemps, les archéologues ont tout simplement ignoré le passé juif de Cologne. Tout ce qui n'était pas d'origine romaine n'était pas fouillé, puisque le Moyen Age importait peu et que les juifs étaient supposés n'avoir joué aucun rôle", déplore Sven Schütte, l'archéologue en chef du site.
Cologne, qui fut du Xème au XIIème siècle l'une des plus grandes villes d'Europe, devant Paris et Londres, avec quelque 50.000 habitants, comptait pourtant une communauté juive prospère de près de 1.000 membres à son apogée, qui a laissé de nombreuses traces.
Depuis 2007, Sven Schütte et son équipe ont déjà découvert quelque 250.000 objets de diverses époques dans cette zone archéologique de 10.000 mètres carrés: de la vaisselle en céramique, des outils, des bijoux, des jouets, des ossements d'animaux...

Des inscriptions hébraïques sur des fragments d'ardoise ont révélé des exercices d'écoliers, des règlements, une partie d'un roman de chevalerie paillard jusqu'alors inconnu, ou encore une liste de clients d'une boulangerie: des bouts de vie quotidienne tout droit sortis du Moyen Age.
L'histoire du quartier juif s'étale en strates sur un millénaire, de l'Antiquité tardive au Moyen Age. Loin d'être un ghetto, le quartier a longtemps été ouvert et jouxtait le Praetorium, l'imposant palais du gouverneur romain puis des rois francs jusqu'au VIIIème siècle, et ensuite la mairie.

"Les fouilles montrent que les juifs à Cologne ont vécu très longtemps en bons termes avec les chrétiens, que leur cohabitation a connu de longues phases de paix et d'harmonie", explique M. Schütte.
Ainsi dans la synagogue, l'autel (bima), de style gothique et richement décoré, avait été bâti par des artisans, peut-être français, venus du chantier voisin de la cathédrale.
Deux massacres ont signé le glas du quartier juif: un premier pogrom en 1096 par des chevaliers fanatiques en route pour la première croisade, puis une destruction complète en 1349, quand les chrétiens avaient fait des juifs les boucs émissaires de la terrible épidémie de peste noire.

Un musée déjà polémique
Un musée est prévu à l'horizon 2017 sur le site. "Ce ne sera pas un +musée ghetto+ où l'on se borne à présenter des artefacts religieux, mais un musée retraçant la vie quotidienne de ce quartier, son intégration dans la ville chrétienne, avec les aspects positifs comme négatifs, son histoire jusqu'à nos jours", selon M. Schütte.
Mais le projet a aussi des ennemis. "Une valise vide déposée devant le mikvé (maison de bains juifs rituels, ndlr) nous a récemment causé une fausse alerte à la bombe. Et ailleurs quelqu'un a gravé une croix gammée", soupire l'archéologue.

Les chrétiens démocrates (CDU), dans l'opposition municipale, attaquent le projet sous l'angle financier, dénonçant une "folie" de plus de 50 millions d'euros alors que la ville est déjà profondément déficitaire et surendettée.
"Cologne ne peut pas se permettre de construire un nouveau musée" estime Volker Meertz, le chef de la section locale de la CDU, qui se demande aussi "comment le musée pourra se positionner" par rapport au grand musée juif de Berlin.
Par ailleurs une pétition citoyenne contre le projet a déjà rassemblé 2.800 signatures, très loin toutefois de son objectif d'en collecter 50.000 d'ici début avril.
"Cette protestation est populiste (...). Cela pourrait devenir une plateforme pour toutes les droites et les nostalgiques du passé" a mis en garde Abraham Lehrer, l'un des responsables de la communauté israélite de Cologne.
"Les dépenses sociales de la ville sont réduites indépendamment de la construction du musée. S'il n'est pas construit, cela n'y changera rien", a-t-il plaidé.